Je m’appelle Emilie Moureux, j’ai 36 ans et je suis issue d’une famille d’agriculteurs. Mon papa a repris la ferme familiale. Dans les années 1980, il y a développé une production de canards et des cultures plus spécialisées, comme le tabac.
Après un bac général, je suis partie en BTS en apprentissage en production végétale, ce qui m’a ensuite conduite à Bordeaux Sciences Agro pour poursuivre mes études, toujours dans le cadre de l’apprentissage, parce que j’avais adoré cette configuration. J’ai eu l’opportunité de passer trois ans à Bordeaux Sciences Agro et dans une exploitation agricole qui m’a accueillie, et qui m’a surtout permis d’avoir une vision très différente du monde agricole.
À mon entrée à Bordeaux Sciences Agro, je savais qu’un jour, je m’installerais en tant que jeune agricultrice. Je n’avais pas forcément une idée bien précise du lieu ni de la production, parce que j’étais ouverte à beaucoup de choix. La production animale, c’était quelque chose que j’aimais, mais avec lequel j’avais quand même moins d’affinités. C’est pour ça que j’avais choisi une option plutôt tournée vers le légume. Mais je savais qu’un jour, je serais agricultrice.
Quand je suis rentrée à Bordeaux Sciences Agro, je m’attendais plutôt à perfectionner mes connaissances purement agronomiques, ce qui a quand même été le cas. Mais je ne m’attendais pas à recevoir autant d’outils et d’informations sur tout ce qui est para-agricole et, finalement, sur tout ce qui est gestion d’entreprise et gestion humaine.
Heureusement que j’ai bénéficié de toutes ces connaissances, parce qu’aujourd’hui, l’exploitation agricole a finalement très peu de différences avec une entreprise industrielle ou une entreprise du tertiaire. On mobilise des hommes, des connaissances, des entreprises extérieures, beaucoup de compétences administratives et financières. Je ne m’attendais pas à ça et, aujourd’hui, dans mon métier, je me rends compte que c’est un sacré atout.
Ce dont j’ai plutôt manqué, finalement, c’est de temps, parce qu’il y a tout un panel d’options et d’enseignants qui sont très disponibles pour apporter leurs expériences. C’est vrai qu’en tant qu’apprentie, la formation dure trois ans : c’est assez court. C’est peut-être ça, mon petit regret.
J’ai réalisé mon alternance chez Tom Daki, qui est une entreprise landaise de production de tomates. J’ai eu la chance de les rejoindre en 2012 et je suis restée avec eux jusqu’à mon installation en tant que jeune agricultrice. Je pense que ça a été la chance de ma vie d’un point de vue professionnel, parce que je suis tombée sur des dirigeants exceptionnels, qui m’ont apporté beaucoup de leur savoir et de confiance, et qui n’avaient pas peur de déléguer certaines fonctions.
Notre particularité, c’est que j’ai un petit frère qui a quatre ans de moins que moi et qui, à l’époque, ne savait pas vraiment s’il allait s’installer et reprendre la ferme familiale ou pas. Le schéma de l’aîné qui a toujours un petit peu la priorité en termes de reprise d’exploitation ne me plaisait pas trop.
J’ai donc proposé à mon frère et à mon papa d’aller m’installer ailleurs, d’aller voir ce qui se passait. Si une reprise se faisait entre mon frère et mon papa, ça allait être très bien pour tout le monde. Et si ça ne se faisait pas, je pourrais, dans un second temps, reprendre l’exploitation familiale en plus. C’est ce qui s’est passé : aujourd’hui, mon frère a repris l’exploitation familiale, qu’il a développée dans d’autres cultures. Et l’exploitation se porte à merveille.
La soif d’aventure, le besoin de renouveau… Et puis, on ne se pose pas beaucoup de questions, finalement. On a une envie, on met en place des moyens pour y arriver. Je pense que c’étaient aussi les exemples auxquels j’avais été confrontée durant ma scolarité, ainsi que dans notre entourage familial et de proximité.
L’exploitation agricole n’existait pas il y a sept ans. Quand je dis « n’existait pas », c’est qu’il n’y avait finalement ni parcellaire ni bâtiment. J’ai donc investi dans du foncier qui n’était plus exploité depuis une vingtaine d’années par un agriculteur. Il a fallu repenser toutes ces parcelles. Ça a été un travail difficile sur les premières années.
Aujourd’hui, l’exploitation compte à peu près 250 hectares de SAU, sur lesquels on a développé des cultures contractualisées. C’est-à-dire qu’au semis, à l’implantation en tout cas, on a un acheteur final avec une rémunération qui est fixée. Ça nous sécurise, nous qui avons des engagements financiers importants.
Aujourd’hui, on a une sole très diversifiée, avec des légumes comme l’asperge, le petit pois, le haricot vert et le maïs doux. On a fait un petit peu de fraises. On a également une sole de maïs semence et de petits ateliers diversifiés sur des légumes plutôt de niche.
Nous sommes entourés de cinq collaborateurs à temps plein. On a également des circuits de commercialisation assez divers. Nous travaillons aussi bien en direct, en proximité, que pour des entreprises agroalimentaires au niveau national ou hors de nos frontières.
Parmi les leviers qui m’ont été favorables pour cette installation, il y a eu la SAFER, qui est un organisme de régulation du marché foncier et qui nous a attribué nos premières parcelles agricoles pour nous lancer.
Quand on a commencé, il y avait une vraie demande pour la consommation de bio. Nous sommes passés par ce canal-là pour aller chercher nos premiers marchés, nos premières diversifications, nos premiers débouchés.
Aujourd’hui, c’est moins le cas. Il y a peut-être un effet de mode qui est passé. Il y a également un effet de coût et de conjoncture internationale qui pèse sur chacun. C’est un marché que l’on a un petit peu oublié, pour lequel nous avons plus de difficultés à écouler nos marchandises. On en produit donc un petit peu moins. Ça a quand même été un frein pour l’après-installation, c’est-à-dire maintenant, au terme de presque dix ans d’installation. Un autre frein, c’est plutôt la disponibilité de la main-d’œuvre.
À l’époque, nous sommes partis dans la production biologique pour deux raisons. La première, c’est que les parcelles n’étaient plus exploitées depuis une vingtaine d’années. Ça nous permettait donc d’avoir des parcelles qui étaient considérées bio, puisque le temps avait fait son œuvre.
Le deuxième facteur qui nous a poussés à produire de manière biologique a été la demande et les débouchés commerciaux. Le consommateur demandait du bio et l’État poussait en faveur de ce mode de production.
Je ne repartirais sûrement plus de zéro. J’irais plutôt vers la reprise d’exploitation que vers la construction de zéro.
L’enjeu actuel, c’est de passer l’année, comme pour beaucoup, beaucoup d’exploitations agricoles. Et l’enjeu pour l’avenir de notre exploitation, c’est de nous spécialiser sur un produit qui est l’asperge, que l’on produisait jusqu’ici de manière un peu parcimonieuse. Ça va vraiment être le cœur de notre activité.
Notre réseau de commercialisation est assez varié. Ça va de la vente directe aux consommateurs au travail local avec nos coopératives, qui sont quand même une force locale pour nos productions. Nous travaillons également avec des metteurs en marché qui font l’interface entre nous, producteurs, et les réseaux de grossistes, de restaurateurs et de GMS. Enfin, nous travaillons avec des industries agroalimentaires.
En toute sincérité, la formation en elle-même, on en a parlé tout à l’heure, m’a aidée à avoir vraiment une vision de la gestion de l’entreprise : ne pas avoir peur des chiffres et aller les travailler, ne pas avoir peur d’embaucher du personnel, connaître le fonctionnement des instances parallèles.
Le titre d’ingénieur agronome vous donne sincèrement une légitimité, je trouve, auprès de tout un chacun. Parce que c’est difficile de s’installer, de se faire une place en agriculture, tout de même. C’est d’autant plus difficile quand on est une femme. Être qualifiée m’a donc apporté une certaine légitimité.
Dans les premières rencontres, on peut retrouver, parmi les techniciens, les accompagnateurs et les metteurs en marché, des personnes qui ont fait des parcours similaires au vôtre. C’est quelque chose qui n’est pas palpable, qui n’est pas chiffrable, mais qui a une vertu particulière.
On a la chance, je crois, d’avoir l’un des métiers les plus variés qui puissent exister. Il y a beaucoup de valeurs. Moi, je suis heureuse de voir mes enfants entourés d’une activité agricole, parce qu’ils acquièrent des connaissances générales importantes.
Ce qui est valorisant aujourd’hui pour un agriculteur, c’est de voir ses productions valorisées dans le commerce et, surtout, d’avoir un consommateur qui se plaît à consommer ses produits. Ça, c’est la meilleure des choses. Si tout ça pouvait se faire avec une rémunération agricole à la hauteur des moyens mis en jeu, ce serait fabuleux.
D’avoir une formation qui lui a permis de rencontrer des compétences et des gens très divers et variés, d’être allé voir des productions qu’il pourrait choyer et de garder contact avec ce monde-là. De l’envie, de l’énergie et du courage.
Les meilleurs souvenirs que je garde de la spécialisation, c’est quand même la relation particulière que l’on avait avec les enseignants. On sortait un peu du statu quo : l’élève derrière un bureau, l’enseignant devant une classe. L’enseignant avait vraiment envie que l’élève en face réussisse sa scolarité et son avenir professionnel.
Il y avait aussi la mixité des étudiants. Certains étaient issus, comme nous, de l’apprentissage ; d’autres, de voies plus talentueuses, si je puis dire, voire des concours généraux de l’agriculture. D’autres étaient en reconversion.
On travaillait tous de pair parce que, sur certains sujets, il y avait des connaissances importantes à mobiliser. Sur des sujets de sciences dures, on savait que certains étaient beaucoup plus à l’aise et beaucoup plus compétents.
La seule chose que je peux rajouter, c’est que si je n’étais pas partie sur un parcours d’apprentie, je n’en serais sûrement pas là. Je n’aurais sûrement pas eu cette sensation de compétence, ce « je peux le faire », parce que j’ai montré, et qu’on m’a montré, que j’étais capable. Et que des employeurs m’ont fait confiance.
Finalement, pourquoi eux ont-ils confiance en moi, et moi, je n’aurais pas confiance pour l’avenir ?